Vendredi 24 juillet 2015 à 21h

Saint-Côme - Église

/2015 Concert – 24 juillet à 21h – Église de Saint-Côme
2015 Concert – 24 juillet à 21h – Église de Saint-Côme2016-12-03T17:30:30+00:00

LEOPOLD ANTON KOZELUCH (1747-1818) : Serenata D-Dur op. 11 n° 1

I Romanza II Andante III Menuetto &Trio

Céline NESSI flûte  /  Jérôme ROUILLARD cor  /  Manuel SOLANS violon /  Geneviève STROSSER alto  /  Thomas DURAND violoncelle

EDWAED ELGAR (1857-1934) Romance en ré m op 62 pour basson et cordes

Amaury COEYTAUX violon  /  Manuel SOLANS violon  /  Geneviève STROSSER alto  /  Pauline BARTISSOL violoncelle  /  Yann DUBOST contrebasse

FRANZ SCHUBERT Quintette en do M op 163 D. 956

I Allegro ma non troppo – II Adagio – III Scherzo.Presto- Trio. Andante sostenuto

Julien DIEUDEGARD violon  /  Manuel SOLANS violon  /  Jean-Charles MONCIÉRO alto  /  Pauline BARTISSOL violoncelle  /  Thomas DURAN violoncelle

Nous nous rendrons ensuite sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, à Saint-Côme d’Olt. Pour commencer la soirée, j’ai trouvé dans tes envois une sérénade de Leopold Anton Kozeluch que tu avais précieusement mis de côté, et qui s’accordera parfaitement avec l’acoustique et les voutes séculaires de l’église.

Serenata D- Dur op. 11 n° 1
Leopold Anton Kozeluch est né à 25 km au Nord-Ouest de Prague dans une humble famille, Il est l’un des seize enfants d’un simple bottier. Son cousin Johann Antonin, lui-même élève de Josef Norbert Seger, se fait son premier éducateur musical. Musicien précoce comme toi, il écrit ses premières pièces à l’âge de onze ans. Puis il travaille la composition et le piano à Prague, avec un autre cousin, Frantisek Dušek lui-même élève de Wagenseil, et ami de Mozart. Ses parents le poussent à opter pour des études de droit, cela te rappellera sans doute quelque chose. En 1771, au Théâtre national de Prague, ses premiers ballets et pantomimes pleins d’esprit, rencontrent un tel succès qu’il en produit 24 autres en sept ans (tous sont perdus) et qu’il abandonne ses études de droit pour une carrière musicale.
En 1778, à trente-et-un ans, il s’installe à Vienne, où il prend quelques leçons de Johann Georg Albrechtsberger. Il acquiert rapidement une solide réputation d’excellent pianiste, professeur et compositeur. Ses élèves de l’aristocratie, sont Maria Theresia von Paradis, l’Archiduchesse Elisabeth von Württemberg ou Marie-Louise d’Autriche. En 1781, il se permet de refuser un poste d’organiste en remplacement de Mozart à Salzbourg : « C’est surtout la conduite de l’archevêque envers Mozart qui m’a rebuté, car s’il a pu laisser partir un homme de cette trempe, quel traitement devais-je m’attendre à subir de sa part ? » dira-t-il plus tard, à l’un de ses amis. Mais la proposition dénote de la considération dans laquelle on tenait le musicien et par son refus, des opportunités qui lui étaient offertes dans la capitale autrichienne.
Le catalogue des 420 œuvres, dont environ 250 originales nous sont parvenues, a été dressé en 1964, par Milan Poštolka, représenté par le « P ». Le musicologue distingue trois styles, indépendants de la chronologie de composition : ses compositions vocales dès 1780 sont galantes dans le style viennois Roccoco, ses concertos et symphonies sont dans le style classique et une partie importante de son œuvre pour piano annonce le style romantique et tragique ou pathétique de Beethoven, de 1785 à 1797, sans toutefois posséder de traits personnels qui le distingueraient nettement de la production viennoise de la période. La qualité de son travail fit que souvent ses œuvres furent confondues avec celles de Mozart ou Haydn. On trouve dans ses compositions de chambre notamment, des caractéristiques devancières de Beethoven ou même Schubert.

Voilà une belle filiation, en préambule au magnifique quintette que tu nous as offert. Mais avant le couronnement du concert, voici un autre grand romantique, Sir Edward Elgar et la Romance en ré m op. 62 pour basson et cordes. Si Edward Elgar compte aujourd’hui parmi les compositeurs les plus marquants de la «Renaissance Anglaise», il n’en a pas moins attendu l’opus 36 – célèbre Enigma Variations – pour asseoir sa renommée. Considéré en Angleterre comme un très grand maître, pratiquement ignoré ailleurs, il ne mérite “ni cet excès d’honneur ni cette indignité”. Ce fut un grand maître de l’orchestre dans la lignée de Richard Strauss, et on trouve indéniablement chez lui, surtout dans les Enigma Variations, dans The Dream of Gerontius et dans Falstaff, des pages hautement inspirées. L’indication “nobilmente”, qu’on rencontre souvent dans ses partitions, le résume en quelque sorte : par-delà le pessimisme du Concerto pour violoncelle, écrit après la guerre il est vrai, il personnifia typiquement l’Angleterre du roi Édouard VII, à la mémoire duquel il dédia d’ailleurs la Deuxième Symphonie. Voici donc une nouvelle découverte du répertoire pour basson, à savourer sans modération.

Franz Schubert :
quintette en do M op. 163 D. 956
Le dernier automne a certainement été chez toi aussi le plus productif, et le plus audacieux. Entre septembre et novembre 1828, tu nous as légué une moisson de chefs-d’œuvre hors norme. Achevé en octobre, ton grand quintette avec deux violoncelles surclasse en audace, en invention, en prémonition de l’avenir, les pages que tu as composées au même moment — les trois ultimes sonates pour piano, les six derniers lieder sur des poèmes de Heine, la symphonie en Ut. Comme si la disparition de Beethoven, l’année précédente, t’avait libéré d’une tutelle paralysante et déclenché un formidable afflux d’énergie et d’imagination. En particulier dans la parenthèse si bouleversante du deuxième mouvement, un adagio d’une lenteur somnambulique.
Autour du chant immobile des trois instruments médians, premier violon et second violoncelle se font écho en une leçon de ténèbres spasmodique, alternant sanglot épuisé et hoquet plaintif. De violentes convulsions rythmiques les arrachent à cette nuit de Gethsémani angoissée. Jusqu’au finale, l’abrupt télescopage de contretemps et de syncopes ne s’arrête plus. Cette ivresse annonce les sabbats sarcastiques des symphonies de Mahler, comme les engourdissements mélodiques du premier mouvement préfigurent les lenteurs planantes des symphonies de Bruckner. Splendide isolement d’une œuvre sans aucun modèle, ni équivalent jusqu’à nos jours.
Le caractère orchestral de ton quintette est mis en évidence dès le début du premier mouvement, Allegro ma non troppo. Un puissant accord de Do Majeur pose les ébauches du premier thème, esquissées au premier violon. Nous entendrons bientôt son renversement (sa formule symétrique), dans une disposition inversée, le premier violoncelle étant accompagné du reste du quatuor. Tu exploites tout au long du mouvement les contrastes renforcés par la confrontation du violoncelle et du premier violon, et joue avec délices des successions de séquences rythmiques et lyriques.
Le second mouvement Adagio est bouleversant par sa richesse intérieure et son grand dépouillement. On aborde ici l’univers magique du «silence mélodieux», et le large thème ponctué d’harmonies «pizzicato» semble pouvoir se développer à l’infini. La rupture est totale dans la partie centrale, comme un cri de colère dans le silence d’une méditation : un chant tendu à l’extrême s’élève au premier violon, s’évanouit peu à peu et réintroduit d’un chuchotement le premier thème dans sa resplendissante plénitude.
Le Scherzo est exubérant dans ses sonorités et prend des couleurs orchestrales, tout en semblant au travers de ses dissonances exprimer une incertitude qui trouvera son plein sens dans le trio central : celui-ci contraste fortement et constitue par sa densité un mouvement à lui seul. Le large thème au profil descendant crée un climat étrange, méditatif, dont l’alternance d’épisodes en forme de récitatif, de trilles émouvants et d’accords avec appoggiature rythme le temps.
Dans son très bel ouvrage consacré à ton œuvre, Brigitte Massin écrit :« Le trio devient le point focal du quintette… Mais les ombres s’opposent ici au développement d’un chant élégiaque. Le discours n’a rien d’affirmatif… L’instrumentation est orchestrale, la couleur spectrale, la lenteur détermine un angoissant climat suspensif, l’attirance irrépressible vers les basses suggère un monde de ténèbres. Le Scherzo est ressenti comme une expérience salvatrice. »
Enfin, l’Allegretto final combine le rondo et la forme sonate à trois thèmes. C’est un final plus insouciant, «à la tzigane», au thème scandé sur des rythmes syncopés. Le second thème contraste à nouveau par son calme voluptueux. Schubert manie à nouveau avec brio les oppositions des registres, de la dynamique et des couleurs instrumentales.
Trente mesures «piu allegro» viennent annoncer la fin, mais dans un accès d’optimisme, c’est un «piu presto» qui vient se greffer, explosant en une seconde conclusion exubérante achevée par un dernier accord à l’appoggiature inattendue au demi-ton supérieur.
« Schubert nous offre une conclusion d’allure populaire, sans prétention, qui évoque les réunions amicales des tavernes viennoises, comme si, après avoir plongé dans les ténèbres de son âme et nous en avoir révélé les mystères, Schubert voulait remonter à la surface et nous laisser le souvenir de son apparence habituelle. » Marcel Schneider.

Textes : Philippe Pierre